Chronique n°6, intitulée "Ben en deux mots, c’était achement bien"...
Ben en deux mots, c’était achement bien. Seuls ceux qui ont couru une Transe Gaule, une Deutschlandlauf, une Trans Europe, une Trans Australia ou une Trans America peuvent imaginer comment ça se passe et ce que représente l’acte de repartir en peloton chaque matin pour quelque 70 km de routes inconnues et 6 à 12 heures, le nez au vent sur une paire de guiboles pas vraiment neuves. Pour les autres, la seule façon de savoir, c’est d’essayer car ça reste assez difficilement descriptible. Ceux qui iront au bout de ce qui représente 4 Transe Gaule mises bout à bout pourront dire par combien sont multipliées les émotions à l’approche du Cap Nord et du soleil de minuit.
Pour moi, les 3 premières heures dans la quiétude et les pâles lumières du matin étaient toujours les plus agréables. Ensuite, invariablement je faiblissais physiquement et mentalement et je
décomptais alors les km et les postes de ravitaillements pour en finir. Souvent la lassitude disparaissait dans les deux dernières heures de course, à l’odeur de l’écurie et du foin frais. Pour
d’autres comme Gérard Denis qui craint les étapes courtes car, à 65 ans, il lui faut plusieurs heures pour trouver le bon rythme, les étapes longues étaient les meilleures. Gérard part toujours
en queue de peloton puis remonte tout ce qu’il peut (« la Chasse aux Jap’ est ouverte ») dans les deuxièmes moitiés d’étape où il se sent toujours mieux. J’ai eu 2 étapes difficiles où, endormi
debout, j’ai dû marcher plusieurs heures en slalomant dangereusement sur la route. Dans ces moments-là, à 4 ou 5 km/h, j’ai toujours l’impression de subir la même séance de torture mentale et ce
qui me permet de tenir est de me dire que j’ai une certaine chance d’être là, de ne pas être blessé, de savoir aussi que ça va revenir tôt ou tard, que je ne suis pas seul sur la route et que je
dois retrouver le troupeau avant la fin de journée pour avoir le droit de repartir demain. Bien conscient que tout ça ne sert à rien mais que ça fait avancer et qu’avancer est bien le seul but de
ce jeu stupide de gamins immatures de 50 ans et plus qui feraient un concours pour savoir qui pissera le plus loin.
D’un point de vue pratique, cette Trans Europe se déroule suivant exactement le même schéma que la DL puisque l’organisateur et la grande majorité de la vingtaine de bénévoles sont les mêmes
personnes. Réveil-matin 4 heures, petit-déjeuner (café, thé, lait, pain, beurre, fromage, jambon, salami) sur place dans le gymnase ou à proximité de la salle de couchage à 5 heures, premier
départ 6 heures, 2è départ 7 heures pour la dizaine des coureurs les plus rapides de la veille. Postes de ravitaillement tous les 8 à 12 km, le premier uniquement liquide, tous les autres
complets, soupette chaude aux pâtes ou au riz bien reconstituante au 4è ravitaillement tous les jours. Pas de ravitaillement ni de Bolino à l’arrivée mais bières et boissons à 1 euro et petit
snack ambulant pas cher au gymnase (par ex. œuf au plat + saucisse à 2 euros). La plupart des coureurs font de petites courses au supermarket le plus proche lorsque c’est possible. Les arrivées
se jugeant toujours devant les gymnases (il y a eu 2 entorses à la règle en 21 étapes), le centre-ville est souvent trop éloigné pour y aller se promener.
Après la douche (chaude, tiède ou parfois froide), l’éventuelle lessive plus ou moins quotidienne (ne pas laver ses chaussettes est selon certains grands sages la meilleure façon de protéger ses
pieds), les soins si nécessaire, l’après midi, évidemment plus ou moins longue selon la vitesse de course, se passe beaucoup à l’horizontale. Sieste ou relaxation en musique, prise de notes,
massages (1 seul kiné, service payant, prix modéré), connexions Internet, téléphone copains et famille. Dîner en général à 18 heures, parfois 17 heures 30. En Italie ce fut souvent assez moyen en
qualité et variété (pâtes ou pâtes et rarement dessert) mais toujours suffisant en quantité sauf la veille du départ à Bari où le Race Direktor Ingo a failli se faire Hara-Kiri de honte et à
préféré sauver la course et oublier son dépit en plongeant dans la bouteille de pinard.
Couchage le plus souvent dans des salles de sport, parfois écoles et, c’était annoncé, plusieurs campings au cours de la première semaine (chaque coureur est venu avec une tente). Comme le temps
était particulièrement pourri dans le sud de l’Italie, l’organisateur a payé des bungalows à partager à 4 ou 5 coureurs à 3 reprises pour éviter de devoir monter les tentes sous la pluie, une
autre fois c’était choix entre un lit à 7 euros ou alors tente sous la pluie. Parfois les salles sont très limites en taille et il faut alors s’entasser les uns contre les autres (c’était le cas
hier soir peut-on lire sur les blogs des coureurs). Extinction des feux chaque soir à 21 heures mais beaucoup sont déjà endormis à cette heure-là. Quelques coureurs ont fait le choix de faire
suivre un camping-car pour dormir en paix et loin des pets (surcoût non négligeable).
On pense que Ingo, qui a tablé sur 50% de Finishers comme en 2003, s’attendait à plus d’abandons à ce stade de la course (seulement 12 à ce jour et le plus dur est sans doute fait) et il semble
qu’il soit actuellement, à une semaine d’embarquer dans le bateau pour la Suède, en train de faire le forcing pour que les abandons incapables de reprendre la course quittent la caravane et
rentrent chez eux (c’était prévu ainsi dans le règlement : la Trans Europe n’est pas un Tour Operator touristique transportant des gens en véhicule de ville en ville).
Ambiance toujours excellente en rapport avec les conditions de vie spartiates et la solidarité de ceux qui partagent un quotidien qui n’est pas de tout repos pour personne, coureurs comme
bénévoles. La plupart des coureurs se connaissent de longue date pour s’être rencontrés sur la DL ou la TG. Que des gens positifs et tous portés par un objectif commun. Atmosphère saine, pas de
télé, pas de journaux, peu de nouvelles du monde ni du championnat de foot, pas de fumeurs.
La traversée de l’Italie fut souvent décevante, entre la désormais fameuse « SS16 » (on peut traduire par Route Nationale 16), parfois franchement dangereuse, la météo fraîche et maussade, et la
côte adriatique triste, farcie de béton et de plages aussi peu avenantes pour un Breton que lamentablement privées. Le pompon de l’étape la plus démente revient à la 11è qui s’est terminée sous
une forte et froide pluie à slalomer sur une route étroite le long de la barrière de sécurité entre les flaques d’eau, les poids lourds et les connards d’automobilistes aux téléphones portables
vissés à l’oreille. Un simple coup de patin malencontreux suffisait à se faire aplatir contre le rail. Décor d’apocalypse où quelques inconscients continuent gaiement de courir tout de noir vêtus
! J’ai fini celle-là dans une grosse colère en me disant que ça commençait à bien faire et que j’attendais de voir à quoi ressemblait la suivante pour décider d’arrêter… Et puis après une courte
mais bonne nuit réparatrice, tu as déjà oublié le cauchemar et tu repars comme un robot.
Il est étonnant de voir que personne ne vient jamais réellement se plaindre de ces conditions parfois à la limite de l’absurde. Sur ce type de course la règle du jeu est d’être toujours capable
de s’adapter lorsque les choses vont moins bien (repas trop light, couchage inadapté, route dangereuse, mauvaises sensations, blessure, mal de tête, rhume ou caca mou et tout ce qui peut
forcément arriver en deux mois de route).
Après les deux premières semaines de grisaille quasi permanente, la récompense fut à la hauteur pour ceux qui sont revenus en troisième semaine : 7 jours somptueux dans les Alpes (Etapes 14 à 20)
entre Tyrol italien, 2 jours d’Autriche, sud de la Bavière et arrivée du soleil. Paysages lumineux, fleuris, parfumés, sur pistes cyclables et forestières au milieu des pâturages et d’océans de
pissenlits agrémentés de petits cols entre 1200 et 1578 mètres pour le point culminant, bref du pur jus de bonheur 100% naturel et bio qui remet la tête à l’endroit et donne envie de gambader
sans fin.
L’unique très mauvais souvenir personnel et traumatisant pour moi est d’avoir vu à deux reprises en deux jours successifs des coureurs (8 exactement et j’ai les noms) franchir des passages à
niveau fermés pour éviter d’attendre et de perdre 2 ou 3 minutes. La deuxième fois une Japonaise et un Allemand (quelle déception !) ont traversé la voie sous mes yeux à un endroit avec peu de
visibilité une petite quinzaine de secondes avant que le train ne déboule à bonne allure, klaxon bloqué. Je peux comprendre l’envie de le faire, pris dans la course, mais passer à l’acte rabaisse
l’homme au pitoyable état de sportif décérébré. L’accident expédierait son responsable à l’hôpital ou en enfer et c’est un moindre mal, mais aussi probablement l’organisateur en taule et tous les
autres coureurs prématurément à la maison. Les deux fois, l’incident m’a gâché toute la journée.
Oui la Trans Europe, en plus d’être une formidable aventure, est sans conteste une course mais la vie en est-elle une aussi où il faut se presser d’atteindre la ligne d’arrivée ?